La pomme de toutes les discordes : L’usine de valorisation énergétique

by Jean Cousin
L’usine d’incinération de Fontvieille, symbole d’une divergence de vue entre le gouvernement et le Conseil national à Monaco

Dans une Principauté où chaque mètre carré compte, la décision du gouvernement de reconstruire un incinérateur interroge

Il est des dossiers qui traversent les mandats et les générations d’élus. À Monaco, celui de l’usine de traitement des déchets de Fontvieille en fait incontestablement partie. Depuis le début des années 2000, la question du remplacement de cet équipement vieillissant, mis en service en 1980, empoisonne les relations entre le Gouvernement princier et le Conseil national. La décision annoncée en juillet 2025 d’abandonner le projet Symbiose au profit d’une reconstruction in situ n’a fait qu’attiser les braises d’un conflit qui trouve ses racines dans une équation impossible : souveraineté contre rationalité économique sur un territoire de deux kilomètres carrés où chaque mètre carré est important.

Un équipement au cœur du quartier industriel

L’usine actuelle, troisième du nom dans l’histoire de la Principauté, occupe une superficie au sol de 1 500 m² dans le quartier de Fontvieille. Sa conception toute en hauteur, imposée par les contraintes d’espace, en fait un bâtiment atypique, avec sa cheminée totalement intégrée à la structure et ses murs doublés d’isolation phonique. Capable d’incinérer 80 000 tonnes de déchets par an, elle traiterait aujourd’hui environ, selon certaines sources de 35 000 à 54 000 tonnes de déchets monégasques et jusqu’en 2019, par 16 000 tonnes supplémentaires provenait des communes françaises voisines.

Mais l’usine prévue ne se contente pas de brûler des déchets. Elle produit l’électricité équivalente aux besoins de l’éclairage public de la Principauté et alimente en chaleur et en froid la quasi-totalité du quartier de Fontvieille, les immeubles Jardins d’Apolline et Hélios, ainsi que le lycée technique et hôtelier. Le quartier bénéficie ainsi d’un modèle énergétique rare : 95 % de sa chaleur, 30 % de son froid et une partie de son électricité proviennent de cette valorisation des déchets.

Un milliard d’euros de valeur foncière potentielle

C’est précisément cette emprise au sol qui nourrit le débat. Selon une source gouvernementale, le bâtiment de l’usine, s’il était reconverti en bureaux, pourrait représenter une valeur patrimoniale d’environ 1,4 milliard d’euros. Ce chiffre fait écho au coût estimé de la reconstruction qui avoisine le milliard d’euros si l’on inclut l’ensemble des équipements associés — tri des plastiques, traitement des boues, production de chaud et froid urbains.

Or Monaco manque cruellement d’espaces pour son développement économique. Ludmilla Raconnat Le Goff, déléguée en charge de l’attractivité auprès du ministre d’État depuis septembre 2025, ne cesse de rappeler que « l’attractivité n’est pas une politique parmi d’autres : c’est la condition même de notre prospérité ». Le manque de bureaux est identifié depuis des années comme un frein au développement entrepreneurial. « Les bureaux sont le b.a-ba de notre activité économique, le poumon indispensable pour doper notre chiffre d’affaires », résumait un observateur économique . Le manque d’espace oblige la Principauté à s’orienter vers des activités à forte valeur ajoutée, des services, de la conception et du management — autant de secteurs qui nécessitent des surfaces tertiaires que Monaco peine à fournir.

La souveraineté comme argument cardinal

Face à ces considérations économiques, le gouvernement princier oppose un argument qu’il juge supérieur : la souveraineté. Lors du débat budgétaire du 11 décembre 2025, le ministre d’État Christophe Mirmand a rappelé la position qu’il défend depuis son arrivée :

« Toute solution devra être à même de garantir la souveraineté de la Principauté. Or, l’export définitif de nos déchets ménagers pour un traitement en France ne répond pas à ces impératifs. Sans préjudice des études juridiques diligentées par le Gouvernement, une telle solution ferait courir à la Principauté, à terme, des risques excessifs de dépendance, en dépit de l’écoute bienveillante, à cette date, des collectivités territoriales voisines. »

Le ministre d’État a toutefois reconnu la dimension économique du débat : « J’ai bien conscience qu’une opération immobilière aurait beaucoup plus de valeur sur le plan économique qu’un équipement public dédié au traitement des déchets, mais le Gouvernement estime que le maintien de cette capacité en Principauté est indispensable. »

Sur la question des coûts comparés, M. Mirmand a apporté des éléments chiffrés : « On peut évaluer le traitement de nos déchets en France dans une fourchette comprise entre 7 à 10 millions d’euros par an, sans préjudice des dépenses d’équipement — bennes — et des aménagements nécessaires — quai de transfert —, ou encore de la reconstitution d’une capacité chaud/froid dans Fontvieille avec les consommations de gaz afférentes. »

Aussi a-t-il insisté, « ce n’est pas un critère de prix qui fonde la décision du Gouvernement mais un véritable choix de souveraineté dans la mesure où la solution d’externalisation ne nous apporterait aucune garantie de pérennité dans le temps ». Le ministre a également invoqué le cadre juridique de la Convention de Bâle et du règlement européen de 2006, qui encadrent les transferts transfrontaliers de déchets.

Le Conseil national dénonce le « fait accompli »

C’est précisément sur la méthode que le Conseil national s’oppose. Thomas Brezzo, président de l’assemblée élue, a fait de ce dossier l’un des symboles de ce qu’il qualifie de méthode du « fait accompli » du gouvernement. Lors de l’annonce de l’abandon du projet Symbiose en juillet 2025, les élus avaient exprimé leur « stupéfaction », dénonçant une décision prise « sans tenir compte, une fois de plus, de l’avis exprimé par les élus en commission plénière d’étude ».

Le Conseil national rappelle avoir « relevé les incertitudes techniques, ainsi que le coût ne cessant de croître du projet Symbiose » et avoir demandé au gouvernement de « rechercher d’autres solutions, notamment auprès des autorités françaises ». Cette démarche avait d’ailleurs été initiée par le précédent ministre d’État, Didier Guillaume, décédé en janvier 2025, qui s’était montré plus ouvert à l’hypothèse de l’externalisation.

Les élus contestent également l’argument de souveraineté. Ils font valoir que Monaco n’est pas souverain dans d’autres domaines d’importance : l’électricité et le gaz sont fournis par des opérateurs liés à la France; la monnaie — l’euro — est gérée par la Banque centrale européenne; la douane relève des autorités françaises, et la défense est assurée par la France. « On nous a menti pendant cinq ans sur le projet Symbiose. On nous a toujours dit qu’il était impossible de reconstruire l’usine de traitement des déchets sur le site de l’usine actuelle », a lancé Thomas Brezzo lors de la conférence de presse de rentrée du Conseil national en septembre 2025.

Vingt-cinq ans de tergiversations

L’histoire de ce dossier est celle d’une valse-hésitation permanente. Dès 2011, le ministre d’État Michel Roger évoquait la nécessité de remplacer l’usine, dont la concession avec la SMEG arrivait à terme en 2015. En 2013, le parti Synergie Monégasque proposait même de construire une plateforme en mer pour y installer l’incinérateur. En 2014, le gouvernement annonçait une reconstruction in situ, invoquant déjà la souveraineté et la Convention de Bâle.

En 2018, nouveau rebondissement : la conseillère-ministre Marie-Pierre Gramaglia annonce que la future usine sera construite sur l’îlot Charles III, à l’entrée ouest de Monaco, et non sur le site actuel. Le projet Symbiose voit le jour, avec une ambition technologique — éviter l’incinération traditionnelle —, et une intégration dans un ensemble urbain plus vaste. Mais les coûts explosent : de 400 millions d’euros initialement annoncés, l’estimation grimpe à 655 millions d’euros, puis frôle le milliard si l’on intègre le socle de l’îlot Charles III.

En juillet 2025, coup de théâtre : le gouvernement dirigé par intérim par Isabelle Berro-Amadeï annonce l’abandon de Symbiose et le retour à la case départ: une reconstruction in situ. Le projet aura déjà coûté environ 100 millions d’euros en étude, ce qui représente près de 5% du budget de l’État monégasque.

Un calendrier serré, des incertitudes persistantes

Le ministre d’État Christophe Mirmand a annoncé le lancement d’une procédure de consultation des opérateurs industriels début 2026, avec pour objectif de réceptionner les premières offres avant le dépôt du budget primitif 2027. Le nouveau projet sera dimensionné pour traiter 35 000 tonnes de déchets, avec une marge d’évolution de 10 000 tonnes supplémentaires — bien en deçà des 80 000 tonnes de capacité actuelle.

« Nous serons particulièrement vigilants quant à la maîtrise des coûts de cette reconstruction in situ. L’enveloppe budgétaire qui lui sera dédiée devra être réaliste. J’y veillerai », a promis le ministre d’État. Les opérateurs devront également garantir « les meilleures performances environnementales et sanitaires ».

Il reste toutefois une question que le gouvernement n’a pas encore tranchée publiquement : comment gérer les déchets de la Principauté pendant la période de reconstruction qui nécessitera une fermeture de l’usine estimée à plusieurs mois ? La réponse, qui impliquera nécessairement un traitement temporaire en France, promet de nouveaux débats.

Un révélateur des tensions institutionnelles

Au-delà de la question technique du traitement des déchets, ce dossier est devenu le symbole des crispations entre les deux institutions. Dans son intervention lors du débat budgétaire, Thomas Brezzo a rappelé que les élus disposent d’une « arme ultime » : celle de rejeter le budget dans son entièreté. Une faculté qu’il présente non comme une menace, mais comme le fondement de l’équilibre constitutionnel monégasque qui impose « un dialogue sincère entre les deux institutions ».

C’est ce dialogue que le président du Conseil national estime dévoyé par la méthode gouvernementale. « La technocratie n’a que la légitimité qu’on veut bien lui accorder », a-t-il averti, rappelant que Monaco est une monarchie constitutionnelle où le pouvoir législatif est partagé entre le Gouvernement et le Conseil national.

Dans un pays où le PIB a atteint 10,28 milliards d’euros en 2024 avec une croissance de 8,8 %, et où les recettes exceptionnelles du programme Mareterra arrivent à leur terme, la question de l’optimisation du foncier devient stratégique. Chaque mètre carré immobilisé par un équipement public représente un manque à gagner pour le développement économique — et donc pour les recettes de l’État.

L’usine d’incinération de Fontvieille, avec ses 1 500 m² au sol et son potentiel de valorisation à 1,4 milliard d’euros, illustre cruellement ce dilemme. La notion de souveraineté a-t-elle un prix? Une interrogation surtout pour Thomas Brezzo qui souhaite ne pas agir à n’importe quel prix.

Pour le gouvernement, la réponse est claire. Pour le Conseil national, la question mérite au moins d’être posée… surtout débattue, et « in fine » de permettre d’utiliser la dernière possibilité pour le Conseil National de créer le blocage par un refus de voter le budget.

Compte tenu de l’échéancier ultra court présenté par le Ministre d’État, le décision doit être prise sans délai, mais il semble qu’elle a déjà été prise par le gouvernement.

Jean Cousin